Opinions.

"WASHINGTON, 27 juin 2010 La situation en Afghanistan "progresse", mais la guerre est "plus dure, plus lente qu'anticipé", a affirmé dimanche le directeur de la CIA Leon Panetta, interviewé sur la chaîne américaine ABC."




Vous avez remarqué? Entre la coupe du monde de foot, les inondations, les déclarations de nos divers ministres et la santé de Johnny, on ne parle quasiment jamais de la guerre en Afghanistan qui fait pourtant rage depuis des années maintenant... Etrange traitement de l'info qui place le prix de chambre d'hôtel de footballeurs au-dessus de thèmes geo-politiques majeurs...

Ceci étant, je ne suis jamais allée en Afghanistan mais je peux dire que l'Afghanistan est venue à moi, il y a de ça quelques années ( en 2001 très exactement) et depuis, je ne cesse d'y penser..

En décembre 2000 est arrivé à Toulouse, dans le collège où je travaillais alors, un nouvel élève, Ibrahim I. , 13 ans, assez grand, mince, osseux même, brun, des yeux noirs, trites mais décidés... Ibrahim était en 5° après deux mois dans une classe de primo-arrivants ( classe spécialisée qui accueille pour quelques semaines, parfois quelques mois, des élèves de tout âge, non-francophones qu'on scolarise au plus vite dans un cursus normal faute, non de bonne volonté, mais de places!). Il aurait pu être "un de plus" car je pourrais parler de Gaylord, arrivé du Zaïre, 17 ans, deux ans d'armée forcée derrière lui, ou de Lorenc, issu du Kossovo qui a vécu trois mois terré dans une cave en Italie... mais Ibrahim est afghan. Il parle perse et un peu russe ce qui ne facilite pas vraiment la communication quand on arrive à Toulouse! Ibrahim a à peine treize ans, j'insiste, et il a, l'été précédent, quitté subitement , une nuit, son lit, sa maison, sa ville puis son pays... sauvé par son propre père qui venait d'apprendre la mort de sa femme . Le père d'Ibrahim justement travaillait comme conservateur dans un musée de Kaboul. Il est afghan, musulman et a le tort d'être instruit et tolérant, comme l'était la mère d'Ibrahim tuée en prison par les Talibans. Alors ce père part avec trois enfants dont Ibrahim, l'aîné. Ils traversent à pieds le Pakistan où les deux plus jeunes enfants se perdent dans un camp tenu par une association humanitaire.. Mais il faut continuer.. jusqu'à ce jour de septembre où ils arrivent tous les deux en France. Ca, c'est la vie d'Ibrahim: une maman décédée, un frère et une soeur perdus, peut- être vivants, peut- être pas, et un père qui trouve lui, on ne sait où, la force de tenir le coup! Et maintenant, la vie d'Ibrahim est ici, avec un statut de réfugié politique, avec une rage, une soif d'apprendre impressionnante! En quelques mois, Ibrahim a déjà appris notre langue: il parle et commence même à écrire assez bien. Il est sérieux, travailleur, curieux et extrêmement poli; un élève exemplaire.. mais si pensif, si triste parfois... On sent bien que tout ça, à treize ans, c'est lourd et on voudrait l'aider, porter un peu de cette charge avec lui mais on ne peut pas... Et on reste là, désolé, désemparé mais admiratif, sans voix face à ce courage, cette volonté et cette tristesse... Ibrahim sourit peu mais il est là, bien vivant, prêt , semble-t-il, à commencer une nouvelle vie....

Ibrahim fut pour moi une leçon de vie : il pourrait l'être pour bon nombre de personnes, j'en suis sûre... Ibrahim est une leçon d'humilité car que suis-je face à cet enfant? Une leçon de force : en aurais-je jamais un centième de la sienne? Une belle leçon en tous cas qui m'apprit aussi la prudence.. Pas d'amalgame possible : L'Afghanistan , ce n'est pas "les Talibans", c'est plutôt ce peuple que symbolise cet enfant, soumis par la force qui souffre et dont on ne dit quasiment rien...

En France, la souffrance n'intéresse que lorsqu'elle est visuelle . Soyons clair : une femme voilée.. il n'y a rien à voir justement.. alors qu'un GI qui patrouille ou un Bouddha de plusieurs tonnes explosé au lance-roquettes, ça, c'est du visuel!!! J'aurais parfois envie de crier que pourtant la souffarnce est souvent plus sourde, plus indéfinissable, moins télévisuelle mais tellement visible.. dans les yeux d'un enfant de treize ans....

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Marie
Enseignante « Lamdda » dans un collège « X »
Agent de l’Etat depuis 1994



À Monsieur le Président de la République
Yacht près de Malte
Versailles
Palais de l’Elysée, Paris
Bois de Boulogne
Fort de Brégançon




Monsieur Le Président,


Je suis une simple petite enseignante en collège dans la banlieue toulousaine et je suis donc un humble serviteur de la nation française depuis douze ans maintenant. En tant que tel, je suis respectueuse de ma hiérarchie, à commencer par le principal de mon établissement, mes inspecteurs, mon BO, mes textes officiels, mon programme, mon ministère et donc mon tout nouveau ministre, M. Xavier Darcos, agrégé de Lettres, et lui-même ex-universitaire, ex-enseignant, ex-inspecteur général, ex-directeur du cabinet du ministre de l’Education Nationale (M. Bayrou! Sic!) etc etc. Nul doute que cet homme à la brillante carrière saura, comme moi, se mettre au service de l’ Etat et se fera un relais efficace de vos nouvelles idées sur l’éducation. Je me suis permise de m’intéresser à votre projet afin d’anticiper sur les nouvelles directives auxquelles il faudra que je me plie.


Votre projet contient quinze points ( voir en annexe). Soit. Sur quinze points, il faut attendre le n° 10 pour parler de l’école. Dixième sur quinze, on ne peut pas dire, c’est une évidence, que l’éducation nationale soit votre priorité! Nous passons largement après le chômage le pouvoir d’achat, le travail, l’Europe, la mondialisation, le développement durable ( là, mon coté « écolo » se réjouirait presque!) l’achat de logement, l’autorité, le respect et le mérite.. Je ne cite pas dans l’ordre, vous me pardonnerez. Enfin, admettons. Il faut bien résoudre un à un les problèmes et il sera donc nécessaire d’ en passer neuf avant que l’école n’y trouve son compte. Mais je vous comprends : on ne pas tout faire en même temps!

Alors approfondissons un peu ce dixième point. Pour être honnête, vous citez déjà l’école dans votre point n°9 ( vous voyez, je sais reconnaître mes erreurs, moi!) intitulé : « Transmettre les repères, de l’autorité , du respect et du mérite » et vous dites : « Je veux ensuite que l’école soit un lieu de travail, d’autorité et de respect. Je suis pour que les élèves se lèvent quand les professeurs entrent dans les classes. Je souhaite que l’école devienne un lieu sans violence, sans portable, sans casquette, sans cigarette. »( Page 11 de votre projet). Ah! Ah!.. Les écoles sont donc actuellement de vastes et joyeux parcs d’attraction où les élèves s’amusent ( ces petits sauvageons!) en s’insultant , se battant, leur casquette bien vissée sur la tête, mâchant du swing - gum, leur téléphone portable d’une main, et leur cigarette de l’autre!!!!! Eh bien sachez, Monsieur Le Président, qu’en douze ans de bons et loyaux services, j’ai officié dans pas moins de sept établissements ( dont un lycée professionnel, quatre collèges « classiques« , un en ZEP et un en zone dite sensible dans le bassin du Mirail) et que dans chacun de ces lieux, tous mes collègues et moi-même avons toujours fait en sorte que ce soient des lieux de travail, d’autorité et de respect ( avec plus ou moins de réussite, je vous l’accorde mais la volonté y était, je vous l’assure!). Figurez vous que l’on impose aux élèves de se ranger avant de monter en classe, qu’on leur apprend à se lever quand un adulte ( et pas seulement un professeur!) entre dans la classe , qu’on leur interdit le schwing gum, les

couvre-chefs dans les locaux, les portables et divers autres objets ( les Typpex, les marqueurs permanents, les objets dangereux ou de trop grande valeur).. On ose même leur demander de se tenir correctement, de respecter des règles de vie en communauté. On va jusqu’à les interpeller voire les punir en cas d’insultes ou de bagarre!!!! On ne vous a pas attendu, monsieur le Président! Alors attention : je ne suis pas en train de dire que tous les établissement scolaires sont de véritables havres de paix où travail, silence et politesse sont toujours de mise mais je peux vous assurer que tous les adultes qui y travaillent s’emploient sans relâche à enseigner ces valeurs qui loin d’être nouvelles comme vous le prétendez, sont au contraire ancestrales! La grande différence avec les décennies passées, c’est que l’école est aujourd’hui ouverte à tous et que gérer, dans le cas des collèges que je connais bien, une foule d’adolescents entre 11 et 16 ans, d’horizons divers, de cultures différentes, de couches sociales allant du meilleur au pire, de familles constituées, reconstituées, désarticulées, éclatées ou unies, parentales, monoparentales ou homo parentales, des adolescents avec de plus en plus d’hormones mais malheureusement de moins en moins de rêves, je vous jure que ce n’est pas de tout repos!

Mais revenons à votre projet. Point n° 10 donc : « Une école qui garantit la réussite de tous les élèves » ( page 12). Ça c’est du projet de grande envergure ou je ne m’y connais pas! Garantir = « assurer sous sa responsabilité quelque chose à quelque un » ( dictionnaire Le Robert). Alors là, chapeau, je m’incline. Vous prenez des risques, vous vous impliquez, là c’est sûr! Garantir à tous la réussite, vous êtes courageux, je suis obligée de le reconnaître.. Mais enfin bon vous allez faire comment???? Lisons la suite . « 20% de nos jeunes quittent l’école sans qualification. Je ne peux m’y résoudre. » (id.) Un aveu : moi non plus mais ça ne me dit pas comment faire… « Quant au sort fait à nos enseignants, il est inadmissible » (id.): là, c’est de la démagogie car il ne faut pas non plus exagérer :


on n’est pas à faire les trois huit en usine pour le smic non plus.. Donc on peut se plaindre mais on n’oublie pas que des gens sont en situation précaire ou difficile et que ça n’est pas , encore!, notre cas! « Il faut d’abord que nos enseignants exercent leur métier dans de bonnes conditions ». (id.). Soit mais de quelles conditions parlez vous? « Il faut ensuite que nous fixions le seul objectif acceptable : que tous les enfants sortent de l’école avec le bagage nécessaire pour réussir leur vie d’adulte »(id.). C’est une idée assez plaisante mais.. bien vague. Concrètement : on fait quoi??? « Je créerai des études dirigées dans tous les établissements »(id.) Voilà du concret.. Sauf que les études dirigées existent depuis des années! En collège, tous les sixième ont une heure d’étude dirigée hebdomadaire obligatoire puis en cinquième elle n’est imposée qu’aux élèves en difficulté et il existe du soutien en 3°! « Je ferai en sorte que l’école consacre plus de temps au sport et à le culture » (id.) Bien mais quand? Actuellement un élève en troisième passe déjà 32 heures au collège ( il fait 4 heures de français , autant de maths , trois heures de langue vivante 1 , une langue vivante 2, de la S.VT, de la musique, de la physique-chimie, de la technologie, du sport..)Alors on fait comment , Monsieur Le Président : on supprime des disciplines, on en rajoute??? « L’école d’une grande nation doit faire lire de grands textes. »(id.) Et c’est ça, votre nouveauté?? Au collège toujours: en 6°, on lit en extraits l’Iliade et l’Odyssée, des passages de le Bible et du Coran, les mythes fondateurs égyptiens, grecs, latins, incas etc, les fables de La Fontaine; en 5°, on lit Molière, Rabelais, les légendes arthuriennes, le Roman de Renart; en 4°, Maupassant, Zola, Balzac, Stendhal, Conan Doyle, Jules Verne ou Victor Hugo et en 3° : Ionesco, Vercors, Flaubert, Sophocle, Anouilh…Que puis-je leur faire lire de plus grand? Là, j’avoue que je ne vois pas bien ce qu’on va attendre de moi??????? Enfin vous terminez par : « je donnerai aux familles la possibilité de choisir l’école de leur enfant »(id.) Ben voyons , comme ça, tout devient simple : les « riches « iront dans des écoles de « riches « et les « pauvres « dans des écoles de « pauvres »..


Oui, là, je sais, je caricature un peu mais supprimer la carte scolaire pour la remplacer, je cite par » une obligation de mixité » c’est aberrant! On va avoir nos quotas, nous aussi, dans l’éducation nationale ( Notez que si on a droit à des Harry Roselmach dans nos établissements, on ne sera pas tout à fait perdant!!) C’est horrible! Vous imaginez la chose : « Bon là on est plein pour la rentrée à 90 % mais il nous manque nos 5% d’arabes, 4% d’asiatiques, un peu de noirs quelques réfugiés et ajoutez moi aussi quelques handicapés.. Ça fait toujours bien, hein? ».. Le cauchemar.. Voilà à quoi vont ressembler nos écoles : à un cauchemar!!! Car il ne faut douter, et c’est légitime, que les familles voudront pour leurs enfants les meilleurs établissements : ceux qui auront bonne réputation et de bons résultats. On va donc être tenu à la réussite chiffrée des élèves ( quand celle-ci ne devrait se mesurer qu’à leur taux de bonheur dans leur vie d’adulte!!). Or vous savez comment certains lycées amènent 90% voir plus de leurs élèves au bac : ils les trient dès leur entrée en seconde! Vous voulez du 100% de réussite au brevet, trions les élèves sur dossier dès l’entrée en sixième. C’est simple, non? Où iront les recalés, ça, on ne nous propose rien.. ce qui ne change guère de la situation actuelle! L’école sera donc une entreprise: il faudra faire du chiffre, embaucher les meilleurs professeurs, n’accepter que les bons élèves et le tour est joué! Des « prépa » dès la sixième, des énarques dès la seconde : ensemble, tout devient possible!

Seulement, Monsieur Le Président, je ne suis pas devenue « prof » pour faire du chiffre. Mes élèves ne sont pas des produits. Je ne m’engage pas à leur promettre la réussite mais je m’engage à les y aider; je m’engage à leur faire lire, comprendre et commenter ensemble de grands et beaux textes de la littérature mondiale, à les faire rêver à travers toute la mythologie antique, les faire voyager sur les traces de Marco Polo, Théodore Monod ou Jean-Louis Etienne, les faire réfléchir avec Camus ou Diderot, les faire rire avec Molière, pleurer au destin d’Andromaque


ou Antigone, les faire réfléchir, s’indigner ou s’extasier en étudiant Voltaire, Delacroix, Cézanne, Raphaël ou Cartier-Bresson. Je m’engage à les écouter, à parler avec eux, à leur donner des outils pour s’exprimer, écrire ou rêver..; je m’engage à leur transmettre le plus possible mon amour pour la littérature, le cinéma, la peinture et la photographie. Je m’engage à tenter de leur donner l’envie d’apprendre, d’être curieux, tolérants; je m’engage à faire en sorte que leurs oreilles soient attentives au discours des autres, leurs yeux grands ouverts sur le monde et leurs cerveaux en ébullition. Je ne leur dirai pas qu’ »il faut travailler plus pour gagner plus »! Jamais! A niveau d’études égal, avec mon bac plus cinq, j’aurais pu devenir cadre supérieur dans le privé et être mieux payée; j’ai pourtant choisi d’enseigner. Pas pour les vacances, pas pour la sécurité de l’emploi ( lire l’annexe de mon collègue ci-après, c’est édifiant!) non, je suis devenu enseignante juste parce que j’aime ce métier! Il faut leur dire à nos enfants que le travail est une valeur fondamentale, un valeur en soi, qu’on peut travailler juste pour apprendre, pour être un autre, plus fort car plus instruit ( mais pas forcément plus intelligent! ) et surtout pas juste pour être payé! Travailler est un acte digne qui ne se monnaye pas forcément! C’est peut être un peu injuste mais tellement plus noble! On peut travailler par amour ou par passion : cheminot si on aime les trains, veto si on aime les animaux, mécano si on aime les voitures ou président si on aime diriger!!!Peu importe!

Vous introduisez une vision « économique » de l’école dans votre programme mais on ne peut pas fabriquer ou vendre de la réussite; on ne peut pas en matière d’éducation délocaliser pour faire des bénéfices, on ne peut pas placer en bourse les deniers liés au culturel ni concevoir l’apprentissage comme une valeur du Nasdac! A l’impossible, nul n’est tenu!

Aussi, Monsieur le Président, veuillez pour terminer, agréer l’expression du plus profond respect que je porte ( et vous ne m’en tiendrez pas rigueur j’espère) plus à mes élèves qu’à vous -même.

Une enseignante « lamdda » d’un collège « x ».
Toulouse 2007.